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Territoires Palestiniens
J'ai passé une partie de mon dimanche au parc de l'indépendance, près de l'ancien cimetière islamique. Là où sur les tombes ancestrales
des compagnons de Saladin, Israël souhaite édifier le Musée de la Tolérance. - Rires - . Couché dans l'herbe, torse nu, j'ai lu, pas mal, le bouquin de Régis Debray. Un concentré bien senti de la
situation dans la région. Appréciable. Je ne manquerai pas d'en sortir quelques extraits la prochaine fois. Bronzant, le casque sur les oreilles en écoutant Blondie, je remarque qu'un jeune
quarantenaire s'est assis à trois mètres de moi, à l'ombre d'un petit arbre. Il me sourit quand je le découvre, là, à mon côté, me dévorant du regard. Je n'ai pas le temps de voir s'il est beau
que je lui tourne le dos, n'ayant rien à lui offrir que la vue de mon postérieur. Il finira par partir de lui-même près de deux heures plus tard, las de ne voir que mon derrière sans que je cède
au jeu de regard qu'une telle situation habituellement impose. Le parc de l'Indépendance est une grande étendue ronde d'herbe, avec quelques pins, des beaux corbeaux et plein de refoulés
religieux et de pédés qui viennent dragouiller à la faveur du jour tombant. Il n'y avait donc aucun malentendu sur ce que cherchait ce jeune quadra, à 3 mètres assis d'une jeune homme bronzé en
mini short.
Israël célèbre ses 60 ans la semaine prochaine. Six décennies passées à combattre pour sa survie. Quatre décennies passées à occuper un
territoire qui, jusqu'à nouvel ordre, ne lui appartient pas : la Cisjordanie. Cette occupation est la pire chose qui lui soit arrivée dans sa courte histoire. Nul besoin d'être savant pour saisir
ça. Qu'a-t-elle apporté d'autre qu'une ribambelle de problèmes épineux, désormais indémélâbles et explosifs ? « Les frontières stratégiques d'Israël sont au Jourdain ». Soit. Mais
l'occupation comme pis aller ? Non, non et non. Il y a des alternatives et tout le monde le sait en Israël, comme en dehors.
Je discutais hier avec la lesbienne lipstick et la nageuse est-allemande. Dont j'apprends qu'elles ont été en couple, ensemble, pendant 5
ans. La première est allé assister aux célébrations « alternatives » de la Shoah, dont Israël commémorait les 6 millions de morts jeudi dernier. Rendez-vous compte, 6 millions. Dans un
grand hangar, non pas seulement des survivants mais tous sont venus évoquer leur Shoah. Des jeunes, des vieux, des juifs et des goyim, des colons et des gens de gauche. Comment la voient-ils,
comment leur a-t-elle été racontée, comme la surmontent-ils ? Une Philippine garde-malade vient raconter ce qu'est pour elle la Shoah vue à travers un couple de rescapés qu'elle soigne à
domicile. Ce qu'évoque pour elle le numéro tatoué. «Une Shoah plus humaine » me dit ma lipstick, aussi perturbant que cela puisse paraitre, plus historique, moins sacralisée, qui puisse
enfin être dépassée, dont on puisse faire le deuil. Après la mort des derniers rescapés, d'autres devront la raconter, humainement, et la faire sortir de Yad Vashem. Ce temple auquel chacun va
sacrifier son temps, où chaque Européen va discrètement battre sa coulpe, où les gerbes de fleurs de nos diplomates occidentaux obligés s'accumulent, est le garant que la Shoah ne sera pas
oubliée. Ce flambeau éternel de la mémoire semble pourtant faire obstacle au travail de deuil. Qui passe, m'a-t-on dit, par une « liquidation ». Elle empoisonne une partie des cerveaux
du coin. De l'air, de l'air ! Dis-t-on souvent dans les cercles intellos de Jérusalem-Ouest. Ma lipstick en profite au passage pour accuser les Ashkénazes d'avoir monopolisé la Shoah. Une blaque
juive : le jour de la Shoah est appelé le « jour des Ashkénazes ». Ce qu'elle nous rappelle, la lipstick aux cheveux noir de jais, c'est que les Séfarades, eux-aussi, ont eu leur Shoah,
moins connue, moins massive, mais tout aussi terrible. « Des juifs maghrébins ont aussi été déportés à Bergen-Belsen » me dit-elle.
J'en profite pour reporter ici quelques lignes d'un candide en terre sainte : « C'est une affaire de mémoire et de culture, me
répond-il. Nous avons des yeux pour voir parce que, dans notre mémoire de petit écolier, il y a l'Exposition coloniale, le saumon des mappemondes, le bon Nègre, le sale Bicot et mon Tonkinois. En
Europe du Sud, vous avez l'expérience du colonialisme, chacun connaît l'autre côté de la médaille. Mais quand on est ashkénaze, que la famille vient d'europe centrale, de Pologne, de Russie et
a fortiori de Brooklyn, on ignore tout de cet univers. Nous disons « colonie », ils disent « settlement ». Nous disons
« occupation », ils disent « mise en valeur ». Ce n'est pas qu'ils pensent qu'un bon Indien est un Indien mort, mais coloniser, pour eux, c'est civiliser ».
Fin de citation.
« Le problème, c'est que la colonisation, c'est passé de mode »me disait un jour un diplomate.
La seconde – au physique de nageuse - n'en finissait d'honnir son pays avec ces célébrations du soixantennaire : « Qu'a-t-on à
célébrer ? Qu'un échec du vivre ensemble, qu'une apologie de la spoliation, nous-même qui avont été dépossédés, déportés, exterminés, il y a à peine 60 ans, répétons le même schéma ». Le
bourreau sommeille-t-il en toute victime ? « La situation sociale intérieure est lamentable, insoutenable à l'extérieure, notamment les mensonges de Tsahal ». Elle évoque alors la mère
de famille palestinienne et ses quatre enfants tués pendant leur petit-déjeuner la semaine dernière, à Gaza, par un obus israélien.
Elles évoquent ensemble yom ha zikaron – le jour de commémoration pour les soldats morts au combat et les victimes des attentats. Cette
fête triste, où la nation se recueille, précède de quelques heures, selon le calendrier, les célébrations de l'indépendance. Pour rappeler que si le pays existe c'est grâce à ses soldats. Une
joie parce qu'une peine. Et cette dernière empêche de voir plus loin que la grande effusion de joie qui lui succède. On ne voit plus que le drapeau pavoisant les fênêtres et les lampadaires du
pays tout entier – y compris ldans la Cisjordanie occupée. Car le pendant réellement malheureux de cette indépendance, ce que presque tous, ici en Israël, feignent de ne pas voir ou ne voient pas
– aveuglés d'extrémismes -, ce n'est pas la mort de quelques soldats (le conflit israélo-palestinien est sans doute l'un des moins meurtriers des grands conflits du siècle) c'est qu'elle est
aussi La Catastrophe – la Nakba. C'est ainsi que les Arabes appellent la création de l'Etat d'Israël. Le revers de la médaille. La Nakba, c'est 750,000 Palestiniens poussés à l'exode, avec les
conséquences que l'on sait.
L'Autorité Palestinienne prévoirait cette année d'assombrir le ciel avec un gigantesque lacher de ballons noirs. Elle a bien raison d'être
en deuil et rien ne présage de temps meilleurs. Situation cocace, le jour où dans une Jérusalem partagée en capitale de deux Etats l'on fêtera pendant ces mêmes jours de mai, à quelques centaines
de mètres de distance, la plus grande catastrophe et le plus grand succès de l'histoire régionale. D'aucun diront que cela n'arrivera jamais.
L'an prochain, à Jérusalem.
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